Interview de Fabienne Naveaux, analyse Forem

23 juin 2017

Ce matin, j’ai rendez-vous avec Fabienne Naveaux, analyste des secteurs dits « non marchand » pour le Forem. Depuis 10 ans, elle scrute les évolutions de ces secteurs d’activité avec un regard parfois décalé dû à sa formation d’économiste et à cet angle d’approche spécifique du marché du travail, celui de l’intermédiation[1].

Le non marchand ! Quel non-marchand ?

Ma première question « quelle est l’évolution la plus marquante que vous avez observée dans le secteur non-marchand au cours de ces dernières années ? » laisse Fabienne Naveaux perplexe.  En effet, elle s’interroge sur l’expression secteur non marchand.

Elle préfère parler de « sphère » ou même d’« écosystème ». Au Forem, le choix a été fait de partir d’une approche métiers/compétences en ciblant d’une part les métiers de la santé, de l’aide sociale disponibles aux bénéficiaires du Forem ; mais aussi d’autre part les métiers du socioculturel et sportif et les métiers de la gestion publique et de l’enseignement ; principalement exercés dans un cadre non marchand.

Ce qui qui fait la spécificité du non-marchand, ce n’est pas tant l’activité mais bien la philosophie dans laquelle elle est mise en œuvre.  Une infirmière dans une maison médicale et une autre dans un institut d’esthétique posent des actes qui mobilisent les mêmes compétences.  Mais la vision et les missions que se fixent les structures qui les emploient diffèrent sans doute.  Le secteur non marchand, c’est donc avant tout une manière de définir le bénéfice tiré de l’activité.  Celui-ci « n’est pas centré sur le lucre mais bien sur l’apport social à l’individu et à la collectivité. »

Pour le Forem, dans le cadre de sa mission d’intermédiation, il n’y a donc pas une approche marchande ou non marchande mais bien une approche métiers ou compétences vis-à-vis des demandes exprimées par le marché de l’emploi.

Et donc, cette évolution marquante ?

« Nous sommes passé, principalement dans les soins de santé, d’un marché quasi public à un secteur de plus en plus marchand.  Ce sont développés des modes spécifiques et parfois contradictoires de gestion des structures ».  En effet, certains organismes ont développé des modèles qui s’appuient sur des activités productrices de richesses avec un financement public.  Celui-ci assure une base de bénéfices ou apport en ressources.  D’autres mettent en avant un rôle social et de prévention mais non producteur de revenus directs pour l’institution. Dans l’ensemble, une place de plus en plus grande est donnée à l’efficience (rapport coût/bénéfice).

Un second élément concerne la place prise par la technologie et la technicité.  Dans le secteur de la santé mais aussi dans d’autres comme la culture ou la formation.  « Dans un secteur centré sur le service à l’humain, cela remet en cause la relation au bénéficiaire.  La technique permet un traitement d’un plus grand nombre mais aussi un traitement en dehors de l’institution ».  Ainsi, un traitement médical pourra se faire partiellement ou entièrement à la maison ; une performance artistique sera produite pour être regardée en streaming, une formation sera suivie en ligne. 

Ceci pose la question de la technique et de la médiation, notamment dans les métiers de soin.  Cette évolution implique aussi une démultiplication des intervenants et une fragmentation des lieux d’intervention.  Cela suppose par conséquent un rôle de coordination entre les professionnels et d’accompagnement du traitement.   « Il y a des métiers qui se créent ou qui doivent évoluer car des actes techniques de soin se font à la maison grâce à la miniaturisation.  Il faut accompagner le patient dans la mise en œuvre mais aussi dans la compréhension du traitement, ses conséquences.  Il y a donc une remise en cause de gestes purement techniques pour aborder des aspects de bien-être du patient et de philosophie.  Surtout lorsque l’on aborde des domaines comme par exemple, la fin de vie ou la gestion d’un handicap ». 

Se pose alors la question du temps laissé pour la construction de la relation bénéficiaire-prestataire et du bénéfice social de l’action du professionnel.  Travailler dans la sphère non marchande a longtemps été perçu comme un sacerdoce[1].  « Cette notion semble disparaître.  Les études se sont centrées sur la maitrise technique et la recherche d’efficience. Le travail semble marqué par un certain taylorisme, chaque acte pouvant être décortiqué afin d’être rationalisé et/ou partiellement automatisé.

Mais Fabienne Naveaux note aussi l’allongement actuellement des durées d’étude, notamment dans les soins de santé et espère que « le temps mis à disposition va permettre de reconsidérer l’humain dans les cursus »

Des enjeux, des évolutions…

Il y a actuellement une transformation dans l’offre de soins.  Auparavant, elle était concentrée dans un lieu concentrant des moyens techniques coûteux en investissement et en espace : l’hôpital.  Ces moyens techniques se miniaturisant, des unités de soins plus petites et plus spécialisées ont été ouvertes hors les murs de l’hôpital.  Les propriétaires de ces unités posent des choix en fonction des techniques de soin, de besoins mais aussi d’une rentabilité espérée par rapport à un investissement.  Il faut ajouter à cela que les bénéficiaires sont plus mobiles[2] et que les pouvoirs publics les responsabilisent de plus en plus, y compris dans l’utilisation de moyens financiers liés au soin[3].  Cela engendre un système de concurrence et une adaptation du rapport aux patients.  Des services connexes sont mis en place et la présence de tel ou telle spécialiste est mise en avant pour attirer le bénéficiaire.

Le bénéficiaire/client est lui aussi beaucoup plus mobile et « papillonne » de plus en plus d’un type d’offre à l’autre, pour les soins comme pour d’autres choses.  Ainsi, un amateur de cinéma pourra un jour fréquenter le White cinéma du Docks et un autre le Caméo ou les Chiroux.  Il s’agit de deux structures aux approches culturelles complètement différentes.  Mais l’une comme l’autre mettent en avant une expérience à vivre entre autres grâce à des techniques de pointe en termes de projection mais aussi avec des services supplémentaires tels une médiation ou une restauration soignée.  Mettre en place ces services les a obligés à poser des stratégies pour acquérir de nouvelles compétences au sein du personnel.

Ces deux exemples mettent donc en avant le besoin de relier technique et relationnel : « Comment les faire s’enrichir l’un de l’autre et faire en sorte qu’il y ait une évolution dans la perception du métier par ceux qui les exercent et doivent en assumer les deux aspects ? ».

« Un second enjeu pointé est le vieillissement des travailleurs et donc dans un avenir proche leur remplacement par une nouvelle génération de travailleurs-travailleuses ».  Cela doit être intégré par les services de ressources humaines qui se trouvent face à un paradoxe avec « d’une part une augmentation du besoin de main d’œuvre et d’autre part une rationalisation des actes ou de l’organisation du travail.  Le champ du social va vraisemblablement s’élargir, inclure de nouvelles prestations et la vision de ce secteur va changer pour le public.  Mais il est difficile de prévoir si notre société d’un point de vue éthique va choisir de favoriser des voies allant vers la responsabilisation, vers l’individualisation des bénéficiaires d’aide ou une approche collective des besoins.  De l’approche dépendra aussi le type de services et les métiers qui se développeront autour ».

Quel changement cela entraine-t-il en termes de formation ?

Il y a donc clairement un enjeu de société et de choix des compétences à valoriser : «Il y a une tendance à l’allongement du temps de formation et une certaine spécialisation suite au développement de techniques spécifiques.  Les formations mènent à des métiers bien identifiés ».  Cela a une influence dans la perception du métier.   Il y a dix ans, la formation d’assistant social menait de manière transversale aux métiers de l’action sociale ; elle conduit actuellement plus à un métier du social, celui d’assistant social.  Ceci affecte le fonctionnement des organisations : les travailleurs souhaitent voir reconnues leurs compétences et les mettre en œuvre.  De leur côté, les organismes identifient des profils spécifiques, notamment dans la mise en place de projets pour lesquels ils doivent trouver des travailleurs directement efficaces dans leur poste.

De même, les employeurs sont de plus en plus attentifs à l’efficience de la formation.  Ils identifient le besoin et le formateur leur semblant le plus à même de combler la lacune.  Auparavant, il y avait une attention, particulièrement dans la sphère non marchande, à ce que les formateurs aient une sensibilité « non marchande ».  C’est pourquoi le secteur a développé un axe « formation » en son sein.  Mais, la frontière entre « formateur dédicacé au non marchand » et « formateur marchand » est devenue de plus en plus poreuse.  Les uns et les autres développent des formats de formations qu’ils souhaitent valoriser avec des publics diversifiés.  Ils mettent en avant la transversalité des compétences.  Cette tendance est renforcée par les organismes d’intérêt publics qui ont des missions de formation.  L’Ifapme, le FOREM ou Actiris mettent en avant l’acquisition d’une compétence et non le souhait de travailler dans tel ou tel secteur.

Fabienne Naveaux met aussi en avant « le temps d’utilisation d’une compétence qui se raccourcit.  Les passages par la case « formations » devront donc être de plus en plus fréquents.  Et il faut bien entendu se poser la question de qui va prendre en charge les coûts liés à l’acquisition ou la mise à niveau ».  C’est à nouveau une question stratégique dans la gestion des asbl.  Il y a des choix à poser comme pour l’évolution des technologies : sommes-nous capables de maitriser l’ensemble des compétences nécessaires pour réaliser les missions que nous souhaitons remplir ?  Devons-nous faire appel ponctuellement à certaines compétences ?  Devons-nous développer des partenariats ?  Devons-nous valoriser des compétences spécifiques dans des projets impliquant plusieurs partenaires ?

Un dernier défi mis en avant par Fabienne Naveaux est l’obligation de résultat de plus en plus exigée par les financeurs, qu’ils soient privés ou publics.

Le secteur a toujours été soucieux du meilleur service rendu aux bénéficiaires.  Mais il ne peut maitriser totalement le résultat de son action qui est aussi dépendante du bénéficiaire de l’action.  Il se fixe donc une obligation de moyens et développe des innovations dans ce sens.

Or, les financeurs sont de plus en plus prescripteurs des résultats attendus, qu’ils chiffrent et dont les tableaux de bord rendent compte.  Les acteurs du secteur de l’action sociale deviennent par ailleurs régulièrement des fournisseurs de service au sein de chaines de valeurs plus intégrées.  Ils n’ont plus (ont moins) la liberté d’innovation, les budgets intégrant moins de financements structurels.  Ces financements servaient à créer des savoirs, à développer de l’expérimentation et une approche circulaire des problématiques apparaissant dans nos sociétés.

Cette évolution n’est pas sans conséquence sur les travailleurs dont la zone d’autonomie est toujours plus contrainte par la nécessité d’atteindre des indicateurs de réalisations ou de réussite.  Pour Fabienne Naveaux, il est essentiel pour conserver le bénéficiaire comme cœur de l’action sociale de définir à côté de données chiffrées d’autres critères qui permettent de tenir compte de la non-maitrise du résultat. Il est important de ne pas confondre l’objectif envers le bénéficiaire et l’objectif de la mesure.

 


[1] Une des missions du Forem (ou d’Actiris et du VDAB) consiste à fournir les clés de lecture du marché de l’emploi au travailleur à la recherche d’un nouvel emploi ainsi que de présenter les compétences qui y sont recherchées afin qu’il puisse s’y intégrer.  Il s’agit donc de développer des compétences spécifiques liées à cet objectif et d’aider le travailleur inoccupé à trouver par lui-même un emploi.


[1] Différentes études ont mis en avant la notion de « mythe du sacrifice » dans les métiers de la culture et plus largement à vocation sociale : « les personnes travaillant dans le secteur peuvent avoir l’impression de se sacrifier pour une fonction, mais jamais pour une passion.  En prenant comme explication cette passion, ils excusent souvent beaucoup de paramètres, de conditions particulières liées au secteur et protègent et entretiennent ainsi « le mythe du sacrifice ».  Ritva Mitchell, directrice de la Fondation finlandaise pour la recherche en politique culturelle (CUPORE : www.cupore.fi)

[2] La mobilité se joue au niveau régional mais aussi plus large.  La notion de « tourisme médical »  ou « tourisme de santé » ou encore « tourisme hospitalier » apparait.  Celui-ci consiste à se faire soigner dans un pays autre que celui où l'on réside, par économie ou pour bénéficier des soins et des prix qui ne sont disponibles qu'à l'étranger

[3] En Flandre, la reconnaissance du handicap débloque une enveloppe que la personne en situation de handicap doit gérer et peut dépenser dans des soins qu’elle détermine elle-même.